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With my own two hands

With my own two hands

L’arrivée à Fortaleza est déroutante, à l’image de la ville. Nous avons loué un appartement vendu comme proche de la mer sur un site internet. En réalité, nous sommes loin de tout, de la plage, comme du centre-ville. Il est vingt-trois heures, pas un restaurant d’ouvert, pas un commerce dans le quartier. Les voisins ont pitié de nous et nous donnent quelques pâtes, avec les recommandations d’usage pour notre séjour : rien d’ostentatoire dans les rues, rentrer en taxi à la nuit tombée. S’il n’y avait pas la perspective d’intervenir dans une association partenaire de Partage, l’association française grâce à laquelle nous avions pu vivre des expériences extraordinaires en Inde, et au Cambodge, nous aurions probablement repris la route dès le lendemain.
Au lieu de cela, nous explorons une ville étrange, dont le seul intérêt réside dans ses longues plages de sable fin. Les hauts immeubles s’agglutinent en front de mer, quelques résidences entourées de fils barbelés s’intercalent entre eux. Le week-end, les habitants de la ville arpentent la promenade de Beira Mar ou s’installent sous les paillotes chics de Praia de Futuro pour siroter une noix de coco. Là aussi, les surfeurs s’enfoncent dans les vagues et ressortent debout, quelques secondes plus tard, au-dessus d’un rouleau. A la tombée de la nuit, la plage se vide. On suit le mouvement. On s’interroge sur la réalité de l’insécurité qu’on nous décrit et qui range la ville au rang de deuxième ville la plus dangereuse au monde (le classement considère le nombre d’homicides pour cent mille habitants). Mais nous n’en doutons pas suffisamment pour ne pas suivre sagement les recommandations de sécurité. Nous rentrons dans un taxi verrouillé, aux vitres teintées, nous tentons de nous faire comprendre tant bien que mal du chauffeur. L’espagnol et l’anglais ne nous sont d’aucun secours et nous peinons à comprendre quoi que ce soit.

L’envers du décor, derrière les immeubles flambant neufs du front de mer, ce sont certains quartiers de périphérie. A quelques kilomètres à peine du stade Arena Castelao, fraîchement rénové pour accueillir les matchs du mondial. Dans ce quartier, pas de bulldozers qui s’activent pour finir à temps les dernières routes d’accès, mais des masures basses, des rues boueuses, un terrain de sport mal entretenu. Le GACC intervient dans plusieurs quartiers de la ville depuis trente ans. Trente ans d’exode rural vers la seule grande ville de la région, et la naissance d’une pauvreté urbaine laissée à l’abandon.
Nous n’en verrons pas beaucoup plus que le trajet à pied entre les locaux du centre et le terrain de foot. Cent mètres que nos encadrants hésitent presque à nous faire parcourir. Trop dangereux, disent-ils. Nous les faisons quand même, avec Cristiano, le prof de sport qui est une vraie figure du quartier. Il connait chacun des visages qui nous épient depuis l’intérieur des maisons. Il les salue et parle avec chacun d’entre eux. Avec lui, nous sentons que rien de mal ne peut arriver.

A l’intérieur, les enfants nous attendent avec une joie de vivre incroyable qui peut pourtant basculer en un instant vers une lueur triste du regard, un moment de repli qu’il faut laisser passer. Car la tristesse s’efface aussi vite qu’un sourire. Les enfants sont ici parce qu’ils ont des problèmes à la maison, à l’école qu’ils fréquentent le reste de la journée. Au Brésil, les enfants vont à l’école par demie journée, le matin ou le soir. Le centre les accueille le reste du temps pour remédier à leurs lacunes. Pour leur offrir une écoute, un cadre. Récemment, les ados ont appris à jouer des percussions grâce à un intervenant qui est venu trois mois. Ils nous accueillent en rythme et se joignent à notre atelier.

Nous n’avons que trois jours, au milieu desquels il faut caler un inévitable match France-Brésil entre Miles est les enfants. Difficile de garder l’attention pour le tournage de la chanson, il faut aller vite, car le jeu, quelques bagarres, ont toujours raison de la concentration. Yanna, notre traductrice, nous aide à les canaliser. Derrière, l’éducatrice, Joven, met toute son énergie à danser et chanter. De même, Livia et Elenilda du GACC qui nous accompagnent tous les matins en voiture jusqu’au centre.

 
Tous débordent d’attentions à notre égard. Les enfants qui viennent nous glisser des petites déclarations dans la main, nous serrer furtivement dans leurs bras, juste avant le départ. Yanna, notre traductrice, qui a vécu trois ans en France et veut absolument nous recevoir chez elle, car elle sait ce que c’est de ne connaître personne dans une ville étrangère. Elle a préparé une feijoada, le plat national, accompagné de haricots noirs et nous nous régalons. De même que le lendemain autour du déjeuner préparé par l’équipe du GACC . Nous balbutions nos premiers mots de portugais, avec l’aide des traductions de Monique et vivons nos dernières heures à Fortaleza dans une ville transfigurée par la générosité de ceux qui y habitent.
Et essayent de s’en sortir.

With my own two hands.

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