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Salé Saloum

Salé Saloum

L’Afrique emporte, aussitôt le pied posé hors de l’aéroport de Dakar, effaçant presqu’aussitôt les dernières traces de l’émotion brésilienne. Rappel de l’intensité de notre arrivée en Inde, au milieu de la nuit. Sauf qu’ici, à bord des taxis brinquebalants jaunes et noirs, on négocie la course en français. On sourit aux slogans surannés des réclames publicitaires au bord de la route et on ne s’offusque pas de ne pas trouver la clé qui aurait dû être en possession du gardien de l’hôtel où nous devions passer la nuit. Finalement, nous dormirons dans la gueule de lion de la résidence voisine.
Le lendemain matin, nous découvrons la lumière, blanche, aveuglante, la mer cachée la veille par l’intensité de la nuit. Et tous ces personnages de roman qui gravitent autour du Cercle de Voile de Dakar. Mama Bijoux qui expose ses créations et les vêtements confectionnés par son frère, à l’entrée du jardin. Mama Nougat qui vante la qualité de son nougat peu sucré et ses produits à base d’arachide. Mata qui a posé sa natte sur la plage et nous invite inlassablement, dans une haleine chargée d’alcool et de tabac, à venir écouter les accords de guitare de ses amis le soir. Quelques Français échoués, comme nous, dans leur QG du bar. L’ambiance, à vrai dire, est un peu moribonde. Les plaisanciers désertent le cercle et le Sénégal, au profit de la Gambie voisine, depuis qu’une nouvelle réglementation interdit les escales de plus d’un mois. Et la petite société qui gravite autour du Cercle de Voile, privée soudain de son économie, est à l’affût des touristes de passage.

Nous restons là quelques jours, à l’écart de la ville dont les rumeurs nous parviennent des klaxons furieux, bloqués un peu plus loin par les bouchons, à préparer notre départ dans le Sine Saloum où se trouve notre prochaine école. Coupés aussi de la misère des faubourgs que nous découvrons en rejoignant notre destination. Les regards morts d’enfants qui mendient, agglutinés à la fenêtre du taxi. La saleté. La pauvreté. Criante. Dérangeante.
Dakar. Ville épouvantail pour les habitants du Sine Saloum, coupés du continent par un dédale de rivières salées, bordées de mangrove. On accède aux villages par pirogue, uniquement. Pas une voiture. Rien que des charrettes, tirées par des ânes, que les enfants font avancer à coups copieux de bâton sur le sol sableux.
Des enfants.
Par dizaines, surgis de toutes parts, attirés par notre pâleur de toubabs, suivant chacun de nos pas, au rythme de leurs incessants : « Comment tu t’appelles ? ». On se prête au jeu des salutations, on serre les mains. Sans fin. On répète son prénom sans jamais devoir perdre le sourire. On apprend à parler de la matinée. De la chaleur étouffante. De la pluie qui devrait arriver, « Inch’allah », sous quinze jours. Et avec elle, le fermage et les cultures qui devraient reprendre.

L’eau. Omniprésente. Mais, en réalité, elle manque cruellement. Saumâtre quand elle est puisée. Neuf mois sans un seul nuage.
Nous, les toubabs, nous avons le luxe honteux des bouteilles d’eau que nous seuls avons les moyens de nous acheter.
Mais, ceux qui n’ont presque rien, nous offrent tout.
Comme El Hadj, l’infirmier du village, coordinateur bénévole sur place pour l’association Voiles sans frontières  qui nous a permis d’arriver jusqu’ici. El Hadj nous offre le gîte. La cuisine de Seynabou, la voisine, et ses délicieuses sauces aux oignons. Nous partageons avec lui le journal de France 24, à la tombée de la nuit, et sa vision sage d’un monde observé depuis son monde reculé. De village en village, tout le monde connaît le « docteur ». Tous défilent également, parfois jusqu’à une heure avancée de la nuit pour montrer leurs maux, les petits et les plus gros. Et El Hadj les reçoit, patiemment, oriente pour les problèmes plus sérieux. Accouche les femmes. Assiste à l’enterrement de ceux qui disparaissent. Il accompagne la vie. Il nous guide, aussi, sur les pirogues, à travers les villages. Bassar, Bassoul, Thialane, Moundé. Dans la nuit de Bassar, où les muscles d’ébène des lutteurs sénégalais se confondent avec l’obscurité, sous les cris surexcités des jeunes filles au bord du terrain.

François-Xavier, l’instituteur des CM1, nous ouvre également les portes de sa classe. Son écriture d’autrefois orne le tableau noir d’une langue que les enfants n’entendent que dans sa classe. A défaut de bien parler français, ils nous offrent leur enthousiasme, leur joie pour chanter la chanson du poisson. Simple, comme la vie du village, rythmée par la pêche, la saison sèche qui assoiffe et la saison du fermage qui remet la culture au centre de la vie. Le ciel se charge en quelques minutes d’épais nuages noirs, poussés par le vent. Un violent orage s’abat enfin, déclenchant la danse de joie des gamins, éperdus sous la pluie. Ils portent les bassines sous les gouttières pour récolter l’eau qui tombe en trombes. Jamais, nous n’avions envisagé qu’elle puisse être aussi précieuse.

Les enfants. Encore eux. Omniprésents. Surgis de chaque coin de rue, de chaque maison, d’une plaine désertique.
Ils ont été le fil rouge de notre voyage.
Les côtoyer a certainement été notre plus grande fierté. Parfois tristes, révélateurs des extrêmes inégalités entre le nord et le sud. Mais, presque toujours souriants, joyeux, à l’image des dessins que nous avons portés, des chansons que nous avons écrites avec eux et des images que nous avons pu en faire. Et Miles qui se fraie un chemin parmi eux. Il n’y a pas de différence. Simplement la même langue, les mêmes jeux et la même curiosité de l’enfance.
Une émotion. Celle des enfants de Bassar, devant la chanson écrite, il y a un an, par les enfants de Colombes. Ce message envoyé dans un futur qui est maintenant présent. Les regards sont attentifs, les sourires apparaissent toujours aux mêmes endroits.
La colombe a touché l’universalité de l’enfance.
Et au fil des pays, elle a grandi.

3 Comments

  1. Esther dit :

    Bonjour,

    En lisant cet article je m’aperçois que votre voyage touche à sa fin, ce qui m’attriste un peu. J’ai eu la chance de connaitre votre blog et de pouvoir vous suivre depuis le début. Je trouve que votre projet est formidable, une vrai preuve d’amour et de partage. En plus de cela, vos photos et montages vidéos sont d’une haute qualité.
    C’est chouette de pouvoir suivre une telle aventure, un blog voyage beaucoup plus axé sur le partage, l’aventure et moins sur « quel article écrire pour augmenter mon nombre de visite ».
    C’était un vrai plaisir de vous lire, et j’espère que d’autre articles ou photos/vidéos seront postés par la suite.

    Bon retour à vous trois et bon repos bien mérité :)

    Esther