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Heureux qui, comme Ulysse

Heureux qui, comme Ulysse

Dans un hôtel vide de clients, à quelques mètres de la mer.

A regarder les pêcheurs remonter les barques, les filets, les poissons.
Plonger dans la piscine.

Céder à ce plaisir, presque coupable, de ne pas la quitter de la journée. Sauf pour marcher sur la plage ou acheter une mangue. Aller déjeuner chez Ousmane, s’asseoir sur une natte et regarder le thé se faire. Long jeu de patience à verser de la théière au verre, du verre au verre, du verre à la théière. Lire, beaucoup. Écrire. Et penser.

En vacance. Cesser de programmer la suite. Dérouler le temps, comme on laisse fondre un bonbon sous la langue. Afin de garder le plus longtemps possible le goût du souvenir sucré.

Le temps qui nous manquait. Le temps retrouvé. Au point de s’accorder le luxe de le laisser s’étendre, avant que ne reprenne le vrai temps, celui qui suit la parenthèse, celui qui file et derrière lequel, sans cesse, nous courons.

Alors quand on repense, on se rappelle évidemment des dizaines de couchers de soleil renversants, des centaines de paysages époustouflants, de toutes ces beautés additionnées que nous nous sommes offertes. Orgiaque. Avec ce risque d’en agacer plus d’un par des comparaisons qui n’ont pas lieu d’être, mais qu’on ne peut s’empêcher de faire, car elles maintiennent le fil ténu des changements constants. De continents, de pays, de langues, de cultures. Et la nécessité de trouver une unité dans tout ce grand désordre.

Nous avons eu la chance de voyager avec un thème précis et une passion commune. La musique, omniprésente, qu’il nous a fallu aller chercher parfois dans des cultures où elle s’appauvrissait. La musique qui, toujours, nous a redonné l’envie, aux moments où la routine du voyage devenait ronronnante. Car la routine menace aussi en voyage, la fatigue et l’agacement. Mais elle est bien trop commune pour qu’on mérite de s’y arrêter.

Parlons plutôt des miracles, puisqu’il y en a eu des centaines. Des petits aux plus grands. Les petits, tous ces objets perdus, puis retrouvés. Pêle-mêle, un appareil photo, conservé par un chauffeur de taxi en Inde ; un manteau ramassé par un autre groupe de visiteurs au Chili ; un passeport oublié dans un restaurant en Bolivie et une journée de bus pour Fred afin d’aller le récupérer ; un manteau, un autre, oublié dans un bus, perdu, lui aussi, mais retrouvé à une station-service, alors qu’il faisait le plein ; une tablette négligemment laissée dans un cyber-café et qui avait glissé sous une table sans que personne ne s’en aperçoive. Une petite prière de Miles, mains jointes et yeux fermés, dans une église de Salvador, pour que sa mamie retrouve son chat perdu. Et puis, les grands miracles. Les inespérés. Pas de maladie, hormis quelques épisodes de mauvaise digestion. Pas d’accident de voiture, de ferry, de pirogue, de car, de scooter, de vélo, de charrette, de dromadaire. On redoute presque de l’écrire, par superstition, car on a appris à croire aux petits Ganesh, ceux arborés dans les rickshaws indiens, aux Ogo-ogos balinais, aux Santa Maria sud-américaines, aux orixás brésiliens, aux gri-gris africains. A moins qu’il ne s’agisse de la médaille de Saint-Christophe, offerte par une collègue de Peggy ?

Du spirituel. Le vrai miracle tient-il à cela ?
A ce sentiment d’avoir, malgré tout, trouvé un sens à ce monde sans queue, ni tête ?
Celui de croire en sa bonne étoile, si l’on préfère ne pas lui donner de nom, et aux rencontres qu’elle pose sur sa route. Puisque ce sont elles, la véritable richesse, celle qu’on ne peut pas décrire par des superlatifs.
Ce sont des visages, des prénoms, des moments partagés, des amitiés qui auront pour nous le goût sacré de l’unique.
L’espoir de les revoir, ici ou ailleurs, et de savoir offrir autant qu’eux.
L’unique sagesse que nous ramenons. Avec l’appétit ouvert de nouvelles rencontres, mais pas besoin de partir forcément tout de suite, ou forcément très loin.

Car, Ulysse, Joachim et Ridan rentrent toujours à la fin.

Le retour.
Cette inconnue qui nous effraie au fond, bien plus que le plus dangereux des bus boliviens.
Réinventer le quotidien, afin de rester maître de notre navire.
De ce temps qui passe et qui risque de nous échapper à nouveau, si l’on n’y prend pas garde.
Ne pas se laisser happer par ce pessimisme qui nous est arrivé par bribes, depuis la France.
Continuer de regarder ailleurs, car il n’y a rien de pire que les pensées qui tournent en rond.

Donner à écouter, à lire ou à voir, puisque c’est ce que nous aimons faire. Et peut-être savons faire.

Un nouveau voyage commence.

Et nous remercions d’avance tous ceux qui l’accompagneront, avec la même fidélité et la même amitié que tous ceux qui ont suivi le voyage de Miles.

 

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur angevine.

Joachim du Bellay

4 Comments

  1. yolaine dit :

    Merci à vous d’avoir pris le temps de partager tout ça, quelle magnifique aventure vous venez de vivre, quels souvenirs et quelles valeurs vous avez offerts à Miles…
    Bon courage pour le retour, en espérant que le blues de quitter ce voyage fasse vite place à tout ce qu’il vous a apporté!
    Et puis les grognons de France ou d’ailleurs, qu’ils passent leur route!

  2. Carole dit :

    M-a-g-n-i-f-i-q-u-e. Merci pour toutes ces rencontres, tous ces articles, toutes ces vidéos, tous ces moments de partage, tous ces posts sur FB… Merci d’être vous tout simplement. C’était fabuleux de lire le monde à travers vos yeux comme à travers les jolis sprints de Miles. On avait ainsi l’impression de sentir un peu le vent souffler sur nos visages. C’était beau. Et toutes ces rencontres musicales… Nous ont aussi fait vibrer et sentir vivants celles-ci ! Il y en a que j’ai passé en boucle, comme pour ressentir, vivre l’ailleurs, juste en fermant les yeux. La vie est un long voyage et souvent une vraie course après le temps pour les Occidentaux speedés que nous sommes. Reste à savoir l’attraper pour ne pas trop la laisser filer. Bravo à vous, profitez bien du temps du retour aussi, précieux, à sa manière. Le temps des retrouvailles. Et celui du regard devant soi plus que derrière. Merci, merci, merci. Hâte de connaître la suite. Et vivement déjà Le Voyage de Miles2 ;-)

  3. Nathalie dit :

    Magnifiques photos et superbe histoire que la vôtre. Vous nous donnez envie de voyager et de faire aussi notre bout de chemin. Qui sait, quand mes enfants seront plus grands. Bon retour