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Fais comme l’oiseau

Fais comme l’oiseau

L’atmosphère étrange de Fortaleza se dissipe, dès notre arrivée du bus de nuit à João Pessoa. La ville est plus petite, plus aérée, aussi, entre la partie ancienne qui s’est développée autour de la rivière, et la partie moderne, en bord de plage. Janice et Pascal nous reçoivent dans leur quartier proche de l’université où Janice est doctorante. Nous ne les connaissons pas vraiment, ce sont les amis d’une amie de Peggy, croisés à de rares occasions. Dès qu’elle avait su par notre amie commune, Elodie, que nous passerions par le Brésil, Janice nous avait pourtant aussitôt proposé de passer les voir. A João Pessoa où ils habitent, mais aussi à Baia Formosa, le village de bord de mer dont Janice est originaire. Malheureusement, Janice ne pourra pas nous accompagner sur le week-end, en raison des cours qu’elle donne le samedi. Mais nous profiterons d’un premier mai chômé pour flâner sur la plage. L’ambiance est familiale, on boit de l’eau de coco ou des Caipirenhas. L’eau est douce. Et Miles court avec Naiara sur le sable, la nièce de Janice qui habite chez elle pour l’année scolaire. Janice et Pascal répondent à nos interrogations sur le Brésil, ils ont ce regard croisé sur le Brésil et la France qui nous éclaire beaucoup. A leurs côtés, nous percevons la douceur de vivre brésilienne, celle pour laquelle ils ont quitté la France il y a un peu plus d’un an. Mais aussi les contradictions d’un pays en pleine explosion et qui peine à gérer son accès soudain au rang des premières puissances économiques mondiales.

La douceur est encore plus éclatante à Baia Formosa, à une heure et demie de route de là. Des rues pavées, bordées d’arbres et de maisons carrelées ou aux murs colorés, qui ouvrent sur le port et ses embarcations de pêcheurs. La baie est immense, les flots sont d’un bleu éclatant. Lorsqu’ils se retirent à marée basse, ils laissent derrière eux des petits bassins dans lesquels les habitants viennent siroter des bières glacées. Le long des rues qui mènent à la maison du pied de la dune, tous interpellent Pascal, à notre passage : « Pachcaou, Pachcaou ! » Ils demandent pourquoi Janice n’est pas avec nous. Parmi eux, des voisins, des neveux, des cousins. Janice est la dernière de dix enfants, la famille est une large notion dans laquelle Pascal le Français se fond sans la moindre difficulté. Nous nous faisons inviter par la sœur de Janice, Kezia, qui nous prépare un thon que nous sommes allés acheter le matin même au port. C’est copieux, délicieux et Kezia nous abreuve de sourires qui valent tous les mots que nous ne comprenons pas.

Il y a aussi les enfants, ceux de la rue, ceux du quartier, ceux de passage pour le week-end, qui pointent timidement leur nez sous la véranda de la maison. Le temps est mitigé, ils ne vont pas à la plage cet après-midi. Et puis, ils savent que Pascal est là et qu’ils vont pouvoir jouer. Janice et Pascal ont en effet monté une petite association, une ludothèque, où ils reçoivent les enfants du village qui découvrent les jeux qu’ils n’ont pas à la maison. Elle ouvre lorsqu’ils viennent passer un week-end, ainsi que le mardi après-midi, grâce à une bénévole du village qui vient jouer avec les enfants. Le jeu qui consolide des notions souvent fragiles, comme la lecture, le comportement, la concentration. Nous prenons le temps d’accompagner les enfants dans les jeux de Mikado, de cartes, de puzzle. L’attention qu’on leur porte les motive et ils s’ouvrent sans difficultés. Nous faisons quelques jeux musicaux, nous les faisons chanter. Les garçons prétextent des affaires urgentes pour déguerpir, tandis que les filles réclament de chanter et danser. Tous vont et viennent, parfois accompagnés de leurs petits frères et sœurs dont ils ont la charge, et il faut demander de partir aux derniers qui jouent avec Miles avec un volant de Saï, ramené du Cambodge. La nuit est tombée depuis une bonne heure, les poules du voisin sont allées se coucher sagement sur les planches d’un poulailler improvisé parmi les branches d’un arbre. Depuis la rue, résonnent les chansons des églises évangélistes qui brassent les croyants du village sur des hallelujahs rythmés. Le reste des habitants s’installe sur des chaises de jardin devant leur maison, à même la rue. Et c’est ainsi qu’on observe le mieux la nuit s’installer.

Le matin, levés tôt, nous continuons d’explorer la côte, magnifique et vierge, aux côtés de Pascal. Nous sommes dimanche, les habitants investissent les coins d’ombre et les plans d’eau de l’immense ferme de cocotiers que nous traversons pour aller à la plage. Une cabane abandonnée au milieu de la plage nous offre le refuge face à une lourde pluie d’orage, tandis que Pascal et Miles cherchent les tortues. Ils n’ en trouveront que quelques œufs non éclos qui n’auront pas trouvé le chemin de la mer.
Le lendemain, après avoir gravi la dune qui surplombe Baia Formosa, nous apercevons plusieurs bancs de dauphins à quelques dizaines de mètres de la plage. Un peu plus loin, une dizaine de gamins affrontent les vagues sur leurs planches de surf. Corps déjà sculptés par la mer qui ressortent triomphants des vagues. Des buggys roulent à vive allure sur la plage, ce sont les seules traces de tourisme d’un village qui vit de sa pêche et de la canne à sucre qui pousse en quantité le long de la route qui le relie à l’autoroute.

Nous mesurons notre chance de goûter à un Brésil encore authentique, aux côtés de Pascal qui a adopté le pays autant que celui-ci semble l’avoir adopté. De retour à João Pessoa, nous disons au revoir à Janice qui part à un colloque à Recife. Le temps d’une journée où Pascal nous montre aussi le charme discret de la ville. Un coucher de soleil depuis la vieille ville et ses bâtiments aux couleurs pastel fanées. Au Brésil, le soleil ne tombe pas sur la mer. A João Pessoa, il disparaît par exemple sur la rivière aux flots lourds remontés par des barques à moteur. Derrière, la forêt, d’un vert intense, touffue, écrasante. Devant, les rumeurs populaires du quartier de pêcheurs. Nous nous sentons au cœur d’un pays envoûtant et savourons la perspective de poursuivre notre descente progressive sur Rio, à travers les paysages du Nordeste.

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