Inde

Crazy Chennai

Crazy Chennai

Tout le monde nous disait que Chennai était dépourvue d’intérêt. C’est tout à fait exact si l’on s’arrête à la frénésie du trafic, aux distances – Chennai est la quatrième mégalopole indienne, à la pauvreté, plus criante que dans les villes ou les campagnes que nous avions traversées jusqu’ici. Notre première tentative de prendre contact avec la ville pourrait presque nous décourager. Un chauffeur de rickshaw tente de nous arnaquer et nous devons hausser le ton, traverser une rue relève de l’exploit, la pollution prend à la gorge et la chaleur, plus qu’ailleurs, est assommante.


Heureusement, nous avons un certain nombre de rendez-vous avec des musiciens qui émaillent les derniers jours de notre séjour indien. Car Chennai est une capitale musicale, la facilité avec laquelle nous établissons les contacts en témoigne, et illustre parfaitement la richesse musicale indienne.
Alors que nous nous rendons à notre premier rendez-vous avec un jeune chanteur, Nishant, nous faisons à nouveau l’expérience de la dureté de la ville. Aucun rickshaw n’accepte de nous prendre. Ils démarrent sans nous donner d’explication. Nous finissons par comprendre que l’adresse que nous leur donnons est bien trop lointaine et qu’ils n’ont aucun intérêt à nous y emmener. Seul un taxi est susceptible de nous prendre. Du moins, c’est ce que nous explique Nishant qui vient nous chercher en voiture à notre guest house. Il sort tout juste du travail – il est informaticien, boulot alimentaire indispensable, car, comme pour beaucoup de musiciens à Chennai, il est difficile de vivre de son art. Nishant est la première personne qui se distancie très clairement des traditions indiennes. Son répertoire est constitué de reprises folk, exit les chansons 100% indiennes. Question de génération, nous explique-t-il. Il a vingt-trois ans et ses amis, comme lui, s’ouvrent à la culture occidentale. D’ailleurs, Nishant rêve d’un road trip en Europe.

nishant_blog

Le lendemain, nous évitons de répéter l’erreur de la veille et tentons de commander un taxi pour nous rendre au conservatoire de musique de Chennai. Il faut cependant s’armer de patience. Ici, les chauffeurs connaissent très vaguement les rues, et les numéros sont d’une parfaite inutilité. Il faut impérativement connaître les Landmarks, repères géographiques, comme une station-service ou un supermarché. Finalement, nous demandons systématiquement de l’aide à des indiens pour indiquer aux chauffeurs où nous souhaitons nous rendre. Les explications en tamoul durent généralement cinq minutes, mais au bout d’un mois passé en Inde, rien ne nous étonne plus vraiment.

miles_rahman
Le KM Music Conservatory est un bâtiment rutilant, ambiance de couloirs à la Google, au milieu d’un quartier populaire et juste à côté d’un immense terrain vague. La modernité du bâtiment jure franchement avec l’environnement. Des jeunes gens sont assis sur des canapés, leurs Mac sur les genoux, passant dans des salles de cours équipés d’ordinateurs dernier cri, de pianos électroniques. Le KM Music Conservatory, c’est le bébé de A.R. Rahman, connu en Europe pour la musique du film ‘Slumdog Millionaire’ de Danny Boyle. Ici, c’est une immense star, comme les principaux directeurs musicaux de Bollywood, souvent plus connus que les interprètes des chansons. Il est encore passé la veille, nous explique Adam, directeur des études, qui nous accueille dans l’établissement. Celui-ci nous explique que les étudiants, moyennant des études assez onéreuses, ont de bonnes chances de trouver un travail à la clef, puisqu’ à la fois Bollywood et Hollywood enregistrent en Inde leurs musiques de film. Évidemment, c’est moins cher. Et l’industrie du film n’hésite pas à faire répéter quatre à cinq jours de suite le même morceau à des musiciens assez médiocres pour obtenir le résultat voulu. Le conservatoire espère changer la donne en formant des artistes au bagage complet : ils reçoivent des enseignements de musique indienne traditionnelle et de musique occidentale. Comme nous pouvons nous en apercevoir en suivant les répétitions, la fusion des deux traditions est particulièrement riche.
 

 

En fin de journée nous sommes rejoints par Nikhita Gandhi, une ancienne élève du conservatoire. Nikhita chante ce qu’elle aime écouter. R’n’B, pop rock, mais aussi les tubes indiens issus des bandes-originales de productions bollywoodiennes. Comme cette magnifique interprétation d’une ballade du film Barfi. Toute la magie de l’Inde dans la pureté de ses vocalises.
 

 
Dans un tout autre registre, notre jeu de pistes musical aboutit à la musique « classique » carnatique, typique du sud de l’Inde. Balaji, un autre contact d’Anupama, notre amie de Pondichéry, nous rend visite un soir à notre guest house. Il travaille en tant que juriste à Chennai, mais est surtout issu d’une lignée de musiciens carnatiques. Son père est un violoniste très reconnu. Par son intermédiaire, nous sommes introduits auprès d’un duo de chanteurs carnatiques de Chennai. L’ambiance de l’appartement, très dénudé, est assez intimidante. Sans pouvoir comprendre la complexité du chant qu’ils nous offrent, le caractère sacré qu’il revêt fascine.

Les deux chanteurs nous renvoient ensuite avec notre taxi dans un dédale de ruelles. Nous n’avons pas très bien compris où nous allons, mais nous laissons porter, et atterrissons finalement dans le salon d’un professeur de violon, de vina, instrument à cordes typique du sud de l’Inde, et de chant.

La vina

Toute sa famille, des grands-parents aux enfants, assiste avec passion au cours que donne le maître à quelques adolescentes dans le salon. Il enseigne également à l’étranger, nous explique t-il, en Allemagne et aux Etats-Unis… par Skype. A la fin de la leçon, nous demandons aux jeunes filles quelle musique elles aiment écouter. Carnatic music ? Carnatic music ? Non, pas nécessairement. L’une d’entre elles ose dire qu’elle aime le rap et Eminem, elle se fait immédiatement rappeler à l’ordre par la femme du professeur qui lance des regards inquiets dans sa direction en espérant qu’il n’a rien entendu.

Notre séjour indien s’achève sur la cacophonie étonnante de Chennai. Direction Bali où nous espérons une ambiance un peu plus zen.

Où est Krishna ?

Où est Krishna ?

Notre semaine aura été bercée par l’atmosphère douce de Pondichéry, les baignades dans le Golfe de Bengale et la découverte d’Auroville, cette cité créée en 1968 par la Mère autour d’un idéal cosmopolite et universel et connue pour son Matrimandir, sorte de Géode dorée, et lieu sacré de méditation des aurovilliens. Le commun des touristes ne peut que l’observer de l’extérieur.

nina
C’est Nina, une aurovilienne, fraîchement adoubée par la communauté des 2000 habitants qui nous y accueille, après que nous l’avons rencontrée lors d’un déjeuner chez un couple d’Indiens, Anupama et Kannan. Nina fait partie des quelques 900 Indiens établis à Auroville. Nous lui posons de nombreuses questions sur les raisons qui l’ont conduite à s’y installer. Elle a vécu dix ans aux Etats-Unis, y a obtenu son doctorat d’écologie et y a travaillé quelques temps. Elle nous parle de son envie de revenir en Inde, puis de sa déception. La société a évolué extrêmement vite, dans un sens consumériste qu’elle n’a pas reconnu à son retour. Elle a ensuite voyagé en Inde, en Asie du sud-est, puis a découvert Auroville et s’y est trouvé bien. Il y a quelques mois, elle a été officiellement été acceptée en tant que « Newcomer », après une période probatoire d’un an. Elle réside dans le secteur dédié à la reforestation et à côté de son travail, participe à l’animation du Cinéma Paradiso ainsi qu’à une cellule d’intégration des artistes en résidence d’Auroville.
Nina nous donne des contacts de musiciens sur Auroville que nous pouvons essayer de rencontrer. Nous rendons visite à Aurelio, autrichien, qui est à la tête de l’atelier d’instruments de musique d’Auroville. Un de ses ouvriers tamouls nous fait la visite de l’atelier. Puis, se pose devant la déesse de la musique, Sarasvati, pour nous offrir un chant de moissons tamoul.
 

Aurelio, lui aussi, veut nous chanter quelque chose. Il nous donne quelques contacts supplémentaires de musiciens susceptibles de nous intéresser et de s’intéresser à notre projet.

Nous revenons en fin de semaine à Auroville, cette fois, avec une réservation dans une guest house tenue par un Français, André, un vieux de la vieille, barbe blanche et cheveux longs de rigueur, ainsi qu’une location de mobylette, car les distances sont grandes.
Commence alors un grand jeu de pistes qui ravit Miles, heureux de pouvoir à son tour actionner un klaxon sur les pistes d’Auroville. Car les distances sont longues entre les communautés aux noms souvent mystiques : certitude, fertile, solitude.

 

mobylette
A la Solar Kitchen, nous rencontrons Caroline, une Française établie depuis treize ans qui donne des cours de chant méditatif. Elle-même nous conseille d’aller voir Krishna, un Anglais, leader d’un groupe de fusion indien, Emergence, qui a visiblement une petite réputation derrière lui.
On le rencontre donc dans sa ferme de Solitude, en costume traditionnel tamoul, pagne et turban autour de la tête, et au milieu de sa famille indienne. On lui demande s’il serait prêt à chanter pour nous, il hésite, mais il surveille un chantier, ce n’est pas le moment, mais peut-être plus tard. Krishna nous conseille d’aller voir François, un violoniste-clarinettiste. François habite Fertile, nous le trouvons sur le chantier de sa cabane en bois, on discute quelques minutes, il nous parle d’autres personnes. On repmahduart sur notre mobylette qui peine à présent dans les côtes.
Le jeu de pistes nous entraîne finalement le lendemain sur la moto de Madhu, rencontré à un concert. Il fait partie d’une formation de percussions qui parcourt l’Inde en jouant avec les populations rencontrées. Il habite un village voisin d’Auroville et travaille dans un centre culturel où il nous amène. Nous sommes quatre sur la moto. En Inde, rien d’impossible. Comme pour Fred de suivre les rythmes de ce petit groupe d’adolescents répétant des rythmes traditionnels indiens sur des pneus et en tapant frénétiquement le sol.
 

 
Départ ensuite pour Chennai, quatrième ville indienne, mais étape incontournable de notre séjour indien, puisque qu’elle est connue pour être la capitale de la musique et de la danse.

 

Miles, Indian superstar

Miles, Indian superstar

Les Indiens aiment les enfants. La rareté des petits occidentaux les rendent d’autant plus l’objet de leur curiosité et de leur attention. Tape sur l’épaule, joue pincée puis main qu’on embrasse, nombreux « How are you ? », auxquels Miles a appris à répondre. Parfois intrusifs, mais toujours bienveillants, ces marques d’affection l’agacent parfois, même s’il accepte de se prêter au jeu avec nos explications. Exemple lors d’un court arrêt à la statue Gandhi dont Miles aime escalader le piédestal. De nombreux touristes indiens, venus parfois de loin, s’y trouvent également et réclament leur photo avec Miles qu’ils nous montrent ensuite, triomphants, sur l’écran de leurs téléphones portables.

 

Catch me if you can

Catch me if you can

Il aura fallu quelques jours pour que Miles sorte de sa réserve et accepte de jouer avec le petit groupe de musiciens avec lesquels nous travaillons. Pourtant, ils le sollicitent sans cesse, lançant des « Miles, how are you ? », auxquels il évite de répondre. A la faveur d’une récréation, Miles baisse la garde et accepte de répondre aux sollicitations des enfants. Catch me ! Catch me ! C’est une version nouvelle du jeu de chat qu’inventent les enfants.

 

Peacock song

Peacock song

En abordant notre deuxième semaine de voyage, nous avons le sentiment de rentrer dans le vif du sujet. Le week-end correspond à des jours de célébration et, outre les bus qui débordent littéralement de passagers, des haut-parleurs installés près de petits temples de fortunes dédiés au dieu Ganesh, crachent des mélodies assourdissantes. L’agression sonore est à chaque coin de rue, les odeurs fortes, l’agitation permanente. Nous trouvons le calme dans l’ancien quartier français de Pondicherry. A la tombée de la nuit, les familles investissent le bord de mer autour de vendeurs ambulants. Miles escalade avec d’autres enfants la grande statue de Gandhi qui surplombe la promenade.

IMG_0872_web

Pour notre semaine dans l’école de l’association indienne qui nous accueille (cette association est soutenue par l’association française de parrainage Partage dont nous vous invitons à découvrir l’action et dont nous pouvons garantir le sérieux www.partage.org), nous quittons le grouillement des villes pour la campagne aux paysages luxuriants, mêlant les rizières aux plantations de cocotiers.  Ici, le temps semble s’être arrêté. Sur la route, nous croisons des charrues traînées par des bœufs ; des paysans font sécher le mil à même le bitume, faute de place dans les champs. Peu d’engins agricoles, la plupart des agriculteurs arpentent les champs pieds nus. Des habitats en briques et aux toits de palmier subsistent à côté des maisons en dur.
IMG_0982_web

Nous sommes hébergés dans un centre de l’association à une petite heure de route de l’école dans laquelle nous intervenons. Les conditions sont spartiates et la communication avec le personnel qui ne parle que tamoul est rocambolesque, mais tous nous manifestent les plus grands égards et une extrême gentillesse.

L’école elle-même regroupe près de huit-cent enfants, de 2 à 12 ans, venant des campagnes voisines. L’uniforme est de rigueur, les enfants nous observent du fond de la cour, nous saluent de loin en riant ; les plus hardis viennent nous demander d’où nous venons et quels sont nos noms.IMG_1392_web

 

On nous présente un petit groupe d’enfants triés sur le volet pour leurs qualités musicales, accompagnés de leur professeur qui ne parle que tamoul. Ils nous accueillent en chanson :

 

Nous comprenons rapidement que ce sera plus simple de travailler avec eux et nous leur proposons des petits jeux musicaux pour faire connaissance et briser la glace.

Rapidement, la classe décide de choisir le paon pour le mettre au centre de leur chanson.

Le deuxième et troisième jour de notre intervention, il n’y a pas d’école, en raison de fortes pluies qui ont touché la région. Cependant, nous retrouvons nos petits chanteurs à la motivation intacte, venus malgré la fermeture de l’établissement. Ils ont visiblement beaucoup répété une première chanson avec leur professeur d’anglais et leur professeur de musique. Un petit groupe de danseuses vient s’y greffer. Elles répèteront une chorégraphie sur la chanson composée autour du paon.   Les enfants cherchent en permanence le contact avec Miles dont la réserve lâche peu à peu. Au bout du troisième jour, il joue à chat et cache-cache dans la cour de l’école comme si de rien n’était.

IMG_1541_web

 

Au bout du quatrième jour, la rigueur de la répétition porte ses fruits. Les danseuses nous accueillent dans de magnifiques costumes de paon loués spécialement pour l’occasion ; les chanteurs sont calés. A l’issue de l’enregistrement, l’ensemble des maîtresses est convoqué pour poser autour des enfants. Magnifique défilé de saris, les enseignantes ici sont presque toutes des femmes. On nous remet finalement une quarantaine de dessins de paon, ceux que nous donnerons aux enfants lors de notre prochaine étape en Indonésie. Ils sont magnifiques, souvent ornés de paillettes.
 

IMG_1565_web

 

 

Nous poursuivons notre route vers Pondicherry où nous retournons quelques jours, à la rencontre des musiciens.

Toutes nos photos sont disponibles sur notre album

 

Toute première école

Toute première école

Le hasard fait bien les choses. Dès notre arrivée à la Guest House de Mahabalipuram, première étape de notre voyage après une courte escale à Chennai, le gérant nous parle de l’école dont il est également directeur et nous propose de venir la visiter pendant la semaine. Rendez-vous pris pour le « Teacher’s day », jour national de célébration en l’honneur des enseignants. Monsieur Subbaiah précède notre rickshaw de sa moto jusqu’à une dizaine de kilomètres de Mahabalipuram.

maladie_web
L’accueil qui nous est réservé est on ne peut plus officiel : haie d’honneur des enfants, entretien dans le bureau du directeur, puis nouveau passage des portes de l’école, cette fois avec une haie d’honneur très orchestrée, un marquage du front et une entrée très formelle dans la salle de classe où est assemblée une centaine d’enfants, âgés de cinq à onze ans. Commence alors une série de discours au micro (même si celui-ci ne fonctionne qu’en tenant le fil à un angle de quarante-cinq degrés), suivie de chorégraphies, chants et récitations d’enfants. Pendant ce temps, Miles, qui tente de vaincre sa timidité en photographiant la scène, rentre en contact avec les enfants en les prenant en cliché. La cérémonie se termine sous un violent orage et dans les jeux des enfants et des maîtresses avec Miles, lui apportant nombre de petits cadeaux, crayons, petites fleurs, pour lui signifier le plaisir qu’ils ont de le voir.