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Cambodia

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Nous passons la frontière du Laos au Cambodge à pied, après que le car nous a arrêtés juste devant la barrière marquant la sortie du territoire laotien. Souvenir d’enfance de cette excitation mêlée à l’inquiétude, irrationnelle, de ne pas pouvoir passer. Mais les dollars drainés par le tourisme ont raison des douaniers cambodgiens qui se prennent au passage, nous ne savons pas pourquoi, une commission de deux dollars pour l’établissement du visa.

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Émerveillement d’enfant, cette fois, le même que celui de Miles aux côtés des dauphins du Mékong. Nous sommes à Kratie, un peu après la frontière, sur la route de Phnom Penh. Au début, on doute de les apercevoir. Puis, au fil de la dérive de la barque sur l’eau, on les découvre, gris, noirs, seuls ou en groupe, jouant à sauter à quelques mètres de nous.

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Le soir, à Kratie, nous retrouvons la douceur des couchers de soleil sur le Mékong. Quelques joueurs de saï (jeu d’adresse au pied avec un volant) investissent la promenade, tandis que la nuit tombe.

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La route vers Phnom Penh est difficile, dangereuse ; la conduite des chauffeurs de minibus tout autant. Nids de poule, tronçons de pistes jonchent le parcours transformant le parcours de deux-cents kilomètres en aventure de cinq heures.
Phnom Penh surgit enfin de la plaine. Au début, de simples faubourgs le long de la terre battue. Puis, la ville se densifie, les immeubles émergent, des flots de scooters attendent aux feux. Nous sommes assaillis par les « Tuk-Tuk ? » des chauffeurs.
Nous retrouvons pour la première fois depuis Bangkok le fourmillement des métropoles asiatiques.
Et aussi leurs paradoxes. Phnom Penh charme, autant qu’elle agace.

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Le jour, la vie respire par ses marchés saturés d’odeurs, de couleurs. Les touristes longent l’esplanade de la rivière, nourrissent les nuées de pigeons qui se massent devant le palais royal. On devine, en se perdant dans les rues, la splendeur passée de la « Perle d’Asie ». Il suffit de lever le regard au-dessus des trottoirs encombrés d’échoppes et d’enseignes pour apercevoir les façades des immeubles coloniaux et les scènes de vie qui se jouent sur les terrasses des étages.

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A la nuit tombée, la rue touristique de notre Guest House familiale se charge progressivement des filles en mini-shorts et hauts-talons qui attendent à l’entrée des bars leurs clients occidentaux. Les gamins des rues arpentent également les trottoirs, leurs regards ont perdu la flamme de l’enfance, ils passent de restaurant en restaurant dans l’espoir d’un dollar glané aux touristes. Le tout coexiste avec l’opulence qu’on devine derrière les vitres teintées des 4×4 de luxe que nous croisons.

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Lost in Cambodia. On fredonne les paroles de la chanson de Kim Wilde, bande sonore de ces scènes nocturnes au parfum capiteux des années 80.


Nous ressentons au Cambodge une violence sourde que nous avions oubliée au Laos. La croissance profite inégalement et nous redevenons, en tant qu’occidentaux, des proies toutes désignées. Il faut donc reprendre le pli de négocier.
Ce sentiment est sûrement renforcé par la forte impression que nous laisse la visite du centre S21, au cœur de la ville. L’ancien lycée a été transformé par les Khmers rouges en centre de torture par lequel sont passés près de 20 000 détenus. Ici, le souvenir est conservé à l’état brut. Les salles vides se succèdent, simplement illustrées par un lit en ferraille et des chaînes. L’exposition est ancienne, les photos de Pol Pot et de ses principaux complices ont été grattées à l’ongle jusqu’à disparaître. Un homme entretient la mémoire en aspergeant les barbelés qui recouvrent l’un des bâtiments d’anti-rouille. Dehors, la vie grouille, l’air de rien.

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Comme toujours, la rencontre des musiciens pour notre projet avec Deezer donne corps à un pays ou une ville. C’est encore vrai aujourd’hui, alors que nous filons en tuk-tuk vers un quartier excentré où des villas hollywoodiennes se succèdent sous les caméras de vidéo-surveillance.
Nous avons rendez-vous avec Laura Mam, une chanteuse américano-cambodgienne – on parle ici des Khmericans, actuellement au Cambodge pour une tournée. La maison appartient à sa tante qui vit en France, nous explique-t-elle au bord de la piscine. Laura fait partie de ces artistes issus de la diaspora khmère qui bénéficient aujourd’hui de l’émancipation de la musique vers d’autres genres, rock, rap, folk. Il règne sur la scène musicale un climat d’émulation très perceptible. Laura a du talent, nous nous en apercevons lorsqu’elle nous chante sa chanson khmère, dont les paroles ont été traduites de l’anglais par sa mère.

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Derrière le luxe de la villa, l’optimisme et l’enthousiasme très américains de Laura, se cache l’histoire douloureuse de sa famille. L’assassinat d’une partie d’entre elle par les Khmers rouges, la fuite de ses parents par la Thaïlande, les camps de réfugiés, puis l’asile en Californie où Laura est née. La première visite du Cambodge à l’âge de douze ans, le sentiment d’y reconnaître des racines, puis des études d’anthropologie à Berkeley où elle commence à apprendre le khmer, ses parents lui ayant toujours parlé anglais à la maison pour faciliter son intégration.
Laura est à l’aube d’une carrière de star au Cambodge, elle le sent certainement, mais garde une ouverture et une humilité qui laissent présager de sa longévité.
 

 

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L’autre rencontre, c’est celle de The Cambodian Space Project, la figure de proue du renouveau musical de la scène cambodgienne. Nous les avions d’ailleurs vu jouer à Bali et avions pris contact avec eux il y a plus de deux mois. Formation à géométrie variable, le groupe s’inspire des tubes de rock’n’roll de l’âge d’or cambodgien, celui qui a suivi l’indépendance et précédé le régime de Pol Pot.

 

The Cambodian Space Project, c’est surtout la personnalité et la voix incroyable de Chanthy, la chanteuse cambodgienne du groupe et son histoire.

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Issue d’une province rurale très pauvre, venue trouver fortune à Phnom Penh, enlevée par la mafia. Elle finit par s’échapper et trouve un emploi de chanteuse dans un restaurant karaoké où elle rencontre Julien, le guitariste australien avec lequel elle fonde le groupe. Depuis, celui-ci jouit d’une petite renommée, tourne un peu partout dans le monde. La tuk-tuk session qu’on devait tourner tombe à l’eau à cause d’une voix grippée, mais nous volons malgré tout une reprise en khmer au groupe, quelques heures avant le concert du soir dans un club de Phnom Penh.

La nuit est tombée, nous finissons la journée sur une terrasse à humer la fraîcheur en jouant au billard. La ville s’agite toujours en-dessous et on a, face à son intensité et sa crudité, une soudaine envie de campagne.

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