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Armstrong

Armstrong

A Saint-Louis, on fredonne la chanson de Nougaro.
En hommage à l’autre Louis, car la ville a revêtu pleinement les couleurs sénégalaises. L’arrogance coloniale est passée. A l’image des façades, qui, à l’exception de quelques villas rénovées, s’étiolent au gré des années et du vent qui balaient les rues ensablées de l’île, plantée au milieu du fleuve Sénégal.
C’est sale. Les poissons, débarqués des barques colorées et rejetés par les femmes des pêcheurs, se décomposent au soleil ; les enfants jouent parmi les chèvres et les moutons dans la rue. Mais, la frontière entre le laid et le beau est ténue. Et c’est ce qui rend Saint-Louis si vivante, et finalement étonnante.
L’esthétique du crade. Ici, érigé au rang de philosophie.

Nous avons quitté Dakar, ultra-polluée, surpeuplée. Saint-Louis ressemble plus à un village qu’on traverse de part en part, à pied. De la pointe nord à celle du sud de l’îlot central. Du continent vers la langue de Barbarie, langue de sable et résidence grouillante des pêcheurs qui s’étend sur une trentaine de kilomètre, en direction de l’océan.
Dans les rues, le blanc nous colle à la peau. Nous sommes en basse saison du tourisme, les vendeurs de rue sont à l’affût du client et nous proposent ici, un bracelet, là, des masques africains. Ou un tour de calèche. On négocie parfois, on esquive souvent, et puis on finit par faire quelques détours pour échapper aux plus insistants.
Nous logeons à l’extrémité de la pointe nord. On ne voit pas les ordures qui nagent sur les eaux des maisons voisines. On ne voit que le fleuve, majestueux, en écoutant les standards cubains surannés de Pape, voix éraillée et saxophone qu’il tient de ses doigts paralysés par l’arthrose. Il est venu depuis la Casamance pour donner un concert à une soirée d’anniversaire. Huit-cent kilomètres. On n’ose pas demander combien de temps il a fallu pour venir. On écoute plutôt le récit lointain de ses années parisiennes. Une autre vie. Et on achète le CD gravé qu’il sort de son sac, parce qu’ici aussi, les musiciens ont besoin des touristes pour vivre.
Nous ne réussirons pas à enregistrer Pape, fatigué par sa tension. En revanche, ses musiciens qui l’accompagnent se prêtent au jeu sur la terrasse. Malick, le chanteur du groupe, qui improvise une chanson panafricaine. Seydou qui s’excuse de ne pas savoir chanter mais tient à nous présenter sa composition. Lamine, enfin, avec cette expression simple d’une vie sans trop d’espoirs.
 


 


 


 

Afrique déglinguée. Décousue. Généreuse, lorsque les musiciens nous proposent de nous joindre à manger un Thiéboudiène, le plat national de riz et de poisson. Lorsque les serveurs du bar où nous regardons le match d’ouverture du mondial prennent Miles dans leurs bras et exultent avec lui, au premier but du Brésil.
Écœurante, au volant de pick-up flambant neufs, chargés d’enceintes qui crachent des chansons sur le changement. Nous sommes à quinze jours des élections municipales, les candidats rivalisent de décibels pour décrocher les voix. Seule trace d’une présence tapageuse qui peine à se traduire ailleurs.
Simple et magique. Comme cette journée passée sur la Langue de Barbarie, près de l’embouchure du fleuve. D’un côté, les vagues puissantes de l’Atlantique qui battent la plage déserte. De l’autre, les crabes qui profitent de la marée descendante pour sortir par centaines, fuyant dans un cliquetis de pinces à notre passage. Yaya, l’homme du désert, nous guide pour la journée, il improvise un feu à même le sol et fait griller les poissons du déjeuner.
Comme la nuit dans le désert de Lompoul, un mini Sahara, avec dunes de sable sur lesquelles Miles se rue sans distinction. Yaya prépare le thé, sous la tente.

Nuit claire comme la kora de Yanoussa. Petit frère d’Ablaye, qui nous l’a adressé. La famille fournit, depuis des siècles, parmi les plus grands musiciens de l’Afrique de l’Ouest.
On s’endort, sous les étoiles, bercés par la rumeur de l’océan voisin.

 


 

Allez Louis, alléluia !
Au-delà de nos oripeaux,
Noir et blanc sont ressemblants
Comme deux gouttes d’eau.

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