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Heureux qui, comme Ulysse

Heureux qui, comme Ulysse

Dans un hôtel vide de clients, à quelques mètres de la mer.

A regarder les pêcheurs remonter les barques, les filets, les poissons.
Plonger dans la piscine.

Céder à ce plaisir, presque coupable, de ne pas la quitter de la journée. Sauf pour marcher sur la plage ou acheter une mangue. Aller déjeuner chez Ousmane, s’asseoir sur une natte et regarder le thé se faire. Long jeu de patience à verser de la théière au verre, du verre au verre, du verre à la théière. Lire, beaucoup. Écrire. Et penser.

En vacance. Cesser de programmer la suite. Dérouler le temps, comme on laisse fondre un bonbon sous la langue. Afin de garder le plus longtemps possible le goût du souvenir sucré.

Le temps qui nous manquait. Le temps retrouvé. Au point de s’accorder le luxe de le laisser s’étendre, avant que ne reprenne le vrai temps, celui qui suit la parenthèse, celui qui file et derrière lequel, sans cesse, nous courons.

Alors quand on repense, on se rappelle évidemment des dizaines de couchers de soleil renversants, des centaines de paysages époustouflants, de toutes ces beautés additionnées que nous nous sommes offertes. Orgiaque. Avec ce risque d’en agacer plus d’un par des comparaisons qui n’ont pas lieu d’être, mais qu’on ne peut s’empêcher de faire, car elles maintiennent le fil ténu des changements constants. De continents, de pays, de langues, de cultures. Et la nécessité de trouver une unité dans tout ce grand désordre.

Nous avons eu la chance de voyager avec un thème précis et une passion commune. La musique, omniprésente, qu’il nous a fallu aller chercher parfois dans des cultures où elle s’appauvrissait. La musique qui, toujours, nous a redonné l’envie, aux moments où la routine du voyage devenait ronronnante. Car la routine menace aussi en voyage, la fatigue et l’agacement. Mais elle est bien trop commune pour qu’on mérite de s’y arrêter.

Parlons plutôt des miracles, puisqu’il y en a eu des centaines. Des petits aux plus grands. Les petits, tous ces objets perdus, puis retrouvés. Pêle-mêle, un appareil photo, conservé par un chauffeur de taxi en Inde ; un manteau ramassé par un autre groupe de visiteurs au Chili ; un passeport oublié dans un restaurant en Bolivie et une journée de bus pour Fred afin d’aller le récupérer ; un manteau, un autre, oublié dans un bus, perdu, lui aussi, mais retrouvé à une station-service, alors qu’il faisait le plein ; une tablette négligemment laissée dans un cyber-café et qui avait glissé sous une table sans que personne ne s’en aperçoive. Une petite prière de Miles, mains jointes et yeux fermés, dans une église de Salvador, pour que sa mamie retrouve son chat perdu. Et puis, les grands miracles. Les inespérés. Pas de maladie, hormis quelques épisodes de mauvaise digestion. Pas d’accident de voiture, de ferry, de pirogue, de car, de scooter, de vélo, de charrette, de dromadaire. On redoute presque de l’écrire, par superstition, car on a appris à croire aux petits Ganesh, ceux arborés dans les rickshaws indiens, aux Ogo-ogos balinais, aux Santa Maria sud-américaines, aux orixás brésiliens, aux gri-gris africains. A moins qu’il ne s’agisse de la médaille de Saint-Christophe, offerte par une collègue de Peggy ?

Du spirituel. Le vrai miracle tient-il à cela ?
A ce sentiment d’avoir, malgré tout, trouvé un sens à ce monde sans queue, ni tête ?
Celui de croire en sa bonne étoile, si l’on préfère ne pas lui donner de nom, et aux rencontres qu’elle pose sur sa route. Puisque ce sont elles, la véritable richesse, celle qu’on ne peut pas décrire par des superlatifs.
Ce sont des visages, des prénoms, des moments partagés, des amitiés qui auront pour nous le goût sacré de l’unique.
L’espoir de les revoir, ici ou ailleurs, et de savoir offrir autant qu’eux.
L’unique sagesse que nous ramenons. Avec l’appétit ouvert de nouvelles rencontres, mais pas besoin de partir forcément tout de suite, ou forcément très loin.

Car, Ulysse, Joachim et Ridan rentrent toujours à la fin.

Le retour.
Cette inconnue qui nous effraie au fond, bien plus que le plus dangereux des bus boliviens.
Réinventer le quotidien, afin de rester maître de notre navire.
De ce temps qui passe et qui risque de nous échapper à nouveau, si l’on n’y prend pas garde.
Ne pas se laisser happer par ce pessimisme qui nous est arrivé par bribes, depuis la France.
Continuer de regarder ailleurs, car il n’y a rien de pire que les pensées qui tournent en rond.

Donner à écouter, à lire ou à voir, puisque c’est ce que nous aimons faire. Et peut-être savons faire.

Un nouveau voyage commence.

Et nous remercions d’avance tous ceux qui l’accompagneront, avec la même fidélité et la même amitié que tous ceux qui ont suivi le voyage de Miles.

 

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur angevine.

Joachim du Bellay

Gorée

Gorée

Aperçue dès notre première sortie en mer, à notre arrivée à Dakar, Gorée nous attendait, chargée de son histoire, îlot minuscule face à Dakar. Nous y partons, à la nuit tombée, en compagnie de Marie et Antoine, un couple franco-sénégalais de musiciens avec lequel nous étions rentrés en contact avant notre départ.
Antoine est notre guide, il est né à Gorée. Pas un visage qu’il ne salue, une fois passée la foule de jeunes dakarois qui patiente pour prendre « la chaloupe ». Les deux navettes ont chargé et déchargé sans interruption depuis le matin les passagers de la capitale, venus passer la journée sur les deux petites plages de l’île. Corps dénudés, sable collé sur la peau. Nous sommes à quelques jours du Ramadan ; la jeunesse joue avec les interdits avant de se plonger dans la rigueur du jeûne.

Au matin, l’île se réveille en douceur, dans l’attente des visiteurs. On baigne les moutons sur la plage ; les pêcheurs relèvent leurs filets au large et les artisans installent dans la montée vers le Castel leurs stands de peintures et de bijoux.
Devant nous, l’océan et les cargos qui s’engagent sur la mer. Derrière nous, Dakar, à la fois proche et lointaine, car l’atmosphère préservée de village protège l’île des assauts de la ville.
La vie se déroule sur les rues de pavés et de sable, au gré des rythmes de djembé, des jeux d’enfants. Nous sommes dimanche, c’est le jour des baptêmes et des communions. Les invités sont assis sur des chaises en plastique dans la rue qui résonne au rythme de la musique cubaine projetée par d’immenses enceintes.

La vie se poursuit derrière les portes en bois coloré. Dans les patios, placés à l’ombre des flamboyants en fleurs où les femmes étendent le linge.
Difficile d’imaginer l’horreur d’il y a quelques siècles. Les corps, eux aussi dénudés, entassés dans les pièces étroites, humides et sombres. Les hommes, d’un côté, les femmes, de l’autre, les enfants, les cachots pour récalcitrants, pour malades. La pesée. A l’étage de la maison des esclaves, les grandes portes fenêtres ouvrent sur l’océan immaculé. Hauts plafonds, planchers. La demeure des maîtres.
Une maison parmi d’autres. Petite pierre à l’édifice de l’esclavage, sur la route des Amériques.

Une histoire que chante Antoine, alias P’Peace Diandy, en français et wolof. Nos deux langues, nos deux cultures, si étroitement et douloureusement imbriquées. Nous l’avions enregistré un dimanche de Pentecôte, dans le parc de Hahn, au cœur de Dakar. C’est là qu’il nous avait invités à venir visiter l’île avec lui.
Rencontre heureuse de voyage. De celles qu’on espère revoir, à Paris, à Dakar, les chemins des voyageurs se recroisent forcément.

Grâce à Judith, aussi, qui se creuse les méninges pour nous ouvrir des portes de musiciens. Amie d’ami qui devient notre amie, c’est devenu la loi, tandis que Miles joue avec ses enfants, Pau et Lucie.
On rencontre I-Science sur la terrasse d’un joli lieu de concert de Wakam. Staz, le guitariste filiforme et Corinna, la charismatique chanteuse, mi-belge, mi-italienne, mi-peu importe. La musique est métissée, fusionnée et festive.

On rencontre Mustafa Nahan à la veille de son concert, à l’Institut Français. De la chanson d’amour qui l’a révélé au Sénégal à la reprise engagée d’Ismaël Lô, on se quitte en se disant à bientôt.


Mustafa qui nous présente, le même soir, à Minuss, le slameur. On se fixe rendez-vous le lendemain dans les bureaux de sa start-up où il nous propose une impro slamée dans la courette. Les oiseaux pépient. A midi, il a un rendez-vous. Dans tous les pays, nos artistes ont deux casquettes qu’ils changent à l’envi, car la passion dévore.
On va se comprendre.

Conclusion inespérée de nos rencontres musicales pour le site Deezer.
Dans le fond, elles étaient pour nous le prétexte d’écouter ce que chantait le monde. Un long concert de dix mois et d’artistes, plus ou moins connus, talentueux, généreux, qui nous ont tous fait le don de leur temps et de leur musique.
Nous ne les en remercierons jamais assez.

Armstrong

Armstrong

A Saint-Louis, on fredonne la chanson de Nougaro.
En hommage à l’autre Louis, car la ville a revêtu pleinement les couleurs sénégalaises. L’arrogance coloniale est passée. A l’image des façades, qui, à l’exception de quelques villas rénovées, s’étiolent au gré des années et du vent qui balaient les rues ensablées de l’île, plantée au milieu du fleuve Sénégal.
C’est sale. Les poissons, débarqués des barques colorées et rejetés par les femmes des pêcheurs, se décomposent au soleil ; les enfants jouent parmi les chèvres et les moutons dans la rue. Mais, la frontière entre le laid et le beau est ténue. Et c’est ce qui rend Saint-Louis si vivante, et finalement étonnante.
L’esthétique du crade. Ici, érigé au rang de philosophie.

Nous avons quitté Dakar, ultra-polluée, surpeuplée. Saint-Louis ressemble plus à un village qu’on traverse de part en part, à pied. De la pointe nord à celle du sud de l’îlot central. Du continent vers la langue de Barbarie, langue de sable et résidence grouillante des pêcheurs qui s’étend sur une trentaine de kilomètre, en direction de l’océan.
Dans les rues, le blanc nous colle à la peau. Nous sommes en basse saison du tourisme, les vendeurs de rue sont à l’affût du client et nous proposent ici, un bracelet, là, des masques africains. Ou un tour de calèche. On négocie parfois, on esquive souvent, et puis on finit par faire quelques détours pour échapper aux plus insistants.
Nous logeons à l’extrémité de la pointe nord. On ne voit pas les ordures qui nagent sur les eaux des maisons voisines. On ne voit que le fleuve, majestueux, en écoutant les standards cubains surannés de Pape, voix éraillée et saxophone qu’il tient de ses doigts paralysés par l’arthrose. Il est venu depuis la Casamance pour donner un concert à une soirée d’anniversaire. Huit-cent kilomètres. On n’ose pas demander combien de temps il a fallu pour venir. On écoute plutôt le récit lointain de ses années parisiennes. Une autre vie. Et on achète le CD gravé qu’il sort de son sac, parce qu’ici aussi, les musiciens ont besoin des touristes pour vivre.
Nous ne réussirons pas à enregistrer Pape, fatigué par sa tension. En revanche, ses musiciens qui l’accompagnent se prêtent au jeu sur la terrasse. Malick, le chanteur du groupe, qui improvise une chanson panafricaine. Seydou qui s’excuse de ne pas savoir chanter mais tient à nous présenter sa composition. Lamine, enfin, avec cette expression simple d’une vie sans trop d’espoirs.
 


 


 


 

Afrique déglinguée. Décousue. Généreuse, lorsque les musiciens nous proposent de nous joindre à manger un Thiéboudiène, le plat national de riz et de poisson. Lorsque les serveurs du bar où nous regardons le match d’ouverture du mondial prennent Miles dans leurs bras et exultent avec lui, au premier but du Brésil.
Écœurante, au volant de pick-up flambant neufs, chargés d’enceintes qui crachent des chansons sur le changement. Nous sommes à quinze jours des élections municipales, les candidats rivalisent de décibels pour décrocher les voix. Seule trace d’une présence tapageuse qui peine à se traduire ailleurs.
Simple et magique. Comme cette journée passée sur la Langue de Barbarie, près de l’embouchure du fleuve. D’un côté, les vagues puissantes de l’Atlantique qui battent la plage déserte. De l’autre, les crabes qui profitent de la marée descendante pour sortir par centaines, fuyant dans un cliquetis de pinces à notre passage. Yaya, l’homme du désert, nous guide pour la journée, il improvise un feu à même le sol et fait griller les poissons du déjeuner.
Comme la nuit dans le désert de Lompoul, un mini Sahara, avec dunes de sable sur lesquelles Miles se rue sans distinction. Yaya prépare le thé, sous la tente.

Nuit claire comme la kora de Yanoussa. Petit frère d’Ablaye, qui nous l’a adressé. La famille fournit, depuis des siècles, parmi les plus grands musiciens de l’Afrique de l’Ouest.
On s’endort, sous les étoiles, bercés par la rumeur de l’océan voisin.

 


 

Allez Louis, alléluia !
Au-delà de nos oripeaux,
Noir et blanc sont ressemblants
Comme deux gouttes d’eau.

Salé Saloum

Salé Saloum

L’Afrique emporte, aussitôt le pied posé hors de l’aéroport de Dakar, effaçant presqu’aussitôt les dernières traces de l’émotion brésilienne. Rappel de l’intensité de notre arrivée en Inde, au milieu de la nuit. Sauf qu’ici, à bord des taxis brinquebalants jaunes et noirs, on négocie la course en français. On sourit aux slogans surannés des réclames publicitaires au bord de la route et on ne s’offusque pas de ne pas trouver la clé qui aurait dû être en possession du gardien de l’hôtel où nous devions passer la nuit. Finalement, nous dormirons dans la gueule de lion de la résidence voisine.
Le lendemain matin, nous découvrons la lumière, blanche, aveuglante, la mer cachée la veille par l’intensité de la nuit. Et tous ces personnages de roman qui gravitent autour du Cercle de Voile de Dakar. Mama Bijoux qui expose ses créations et les vêtements confectionnés par son frère, à l’entrée du jardin. Mama Nougat qui vante la qualité de son nougat peu sucré et ses produits à base d’arachide. Mata qui a posé sa natte sur la plage et nous invite inlassablement, dans une haleine chargée d’alcool et de tabac, à venir écouter les accords de guitare de ses amis le soir. Quelques Français échoués, comme nous, dans leur QG du bar. L’ambiance, à vrai dire, est un peu moribonde. Les plaisanciers désertent le cercle et le Sénégal, au profit de la Gambie voisine, depuis qu’une nouvelle réglementation interdit les escales de plus d’un mois. Et la petite société qui gravite autour du Cercle de Voile, privée soudain de son économie, est à l’affût des touristes de passage.

Nous restons là quelques jours, à l’écart de la ville dont les rumeurs nous parviennent des klaxons furieux, bloqués un peu plus loin par les bouchons, à préparer notre départ dans le Sine Saloum où se trouve notre prochaine école. Coupés aussi de la misère des faubourgs que nous découvrons en rejoignant notre destination. Les regards morts d’enfants qui mendient, agglutinés à la fenêtre du taxi. La saleté. La pauvreté. Criante. Dérangeante.
Dakar. Ville épouvantail pour les habitants du Sine Saloum, coupés du continent par un dédale de rivières salées, bordées de mangrove. On accède aux villages par pirogue, uniquement. Pas une voiture. Rien que des charrettes, tirées par des ânes, que les enfants font avancer à coups copieux de bâton sur le sol sableux.
Des enfants.
Par dizaines, surgis de toutes parts, attirés par notre pâleur de toubabs, suivant chacun de nos pas, au rythme de leurs incessants : « Comment tu t’appelles ? ». On se prête au jeu des salutations, on serre les mains. Sans fin. On répète son prénom sans jamais devoir perdre le sourire. On apprend à parler de la matinée. De la chaleur étouffante. De la pluie qui devrait arriver, « Inch’allah », sous quinze jours. Et avec elle, le fermage et les cultures qui devraient reprendre.

L’eau. Omniprésente. Mais, en réalité, elle manque cruellement. Saumâtre quand elle est puisée. Neuf mois sans un seul nuage.
Nous, les toubabs, nous avons le luxe honteux des bouteilles d’eau que nous seuls avons les moyens de nous acheter.
Mais, ceux qui n’ont presque rien, nous offrent tout.
Comme El Hadj, l’infirmier du village, coordinateur bénévole sur place pour l’association Voiles sans frontières  qui nous a permis d’arriver jusqu’ici. El Hadj nous offre le gîte. La cuisine de Seynabou, la voisine, et ses délicieuses sauces aux oignons. Nous partageons avec lui le journal de France 24, à la tombée de la nuit, et sa vision sage d’un monde observé depuis son monde reculé. De village en village, tout le monde connaît le « docteur ». Tous défilent également, parfois jusqu’à une heure avancée de la nuit pour montrer leurs maux, les petits et les plus gros. Et El Hadj les reçoit, patiemment, oriente pour les problèmes plus sérieux. Accouche les femmes. Assiste à l’enterrement de ceux qui disparaissent. Il accompagne la vie. Il nous guide, aussi, sur les pirogues, à travers les villages. Bassar, Bassoul, Thialane, Moundé. Dans la nuit de Bassar, où les muscles d’ébène des lutteurs sénégalais se confondent avec l’obscurité, sous les cris surexcités des jeunes filles au bord du terrain.

François-Xavier, l’instituteur des CM1, nous ouvre également les portes de sa classe. Son écriture d’autrefois orne le tableau noir d’une langue que les enfants n’entendent que dans sa classe. A défaut de bien parler français, ils nous offrent leur enthousiasme, leur joie pour chanter la chanson du poisson. Simple, comme la vie du village, rythmée par la pêche, la saison sèche qui assoiffe et la saison du fermage qui remet la culture au centre de la vie. Le ciel se charge en quelques minutes d’épais nuages noirs, poussés par le vent. Un violent orage s’abat enfin, déclenchant la danse de joie des gamins, éperdus sous la pluie. Ils portent les bassines sous les gouttières pour récolter l’eau qui tombe en trombes. Jamais, nous n’avions envisagé qu’elle puisse être aussi précieuse.

Les enfants. Encore eux. Omniprésents. Surgis de chaque coin de rue, de chaque maison, d’une plaine désertique.
Ils ont été le fil rouge de notre voyage.
Les côtoyer a certainement été notre plus grande fierté. Parfois tristes, révélateurs des extrêmes inégalités entre le nord et le sud. Mais, presque toujours souriants, joyeux, à l’image des dessins que nous avons portés, des chansons que nous avons écrites avec eux et des images que nous avons pu en faire. Et Miles qui se fraie un chemin parmi eux. Il n’y a pas de différence. Simplement la même langue, les mêmes jeux et la même curiosité de l’enfance.
Une émotion. Celle des enfants de Bassar, devant la chanson écrite, il y a un an, par les enfants de Colombes. Ce message envoyé dans un futur qui est maintenant présent. Les regards sont attentifs, les sourires apparaissent toujours aux mêmes endroits.
La colombe a touché l’universalité de l’enfance.
Et au fil des pays, elle a grandi.

Vamos pro mundo

Vamos pro mundo

Nous abordons Rio, côté cœur, de l’autre côté de la baie, à Niteroi. C’est là que nous reçoivent Mariana et Daniel. Encore un des hasards de cette chaîne d’amitié qui a commencé depuis notre départ de Colombes. S’il n’y avait pas eu Lucas, le copain de Miles, il n’y aurait pas eu Alice, sa cousine journaliste à Buenos Aires. Ni Daniela, la directrice de l’école de musique Musineira . C’est elle qui parlé de nous à son amie Mariana, qui, spontanément, nous a proposé de venir passer quelques jours chez elle.
C’est une artiste, au sens plein du terme. Chanteuse . Peintre. Pédagogue. Elle possède la grâce des êtres naturellement doués et la spontanéité de l’adulte qui n’a jamais abandonné sa part d’enfance. Comme Daniel, son mari uruguayen et saxophoniste. Ils sont venus il y a un peu plus de six ans, quelques jours à peine avant la naissance de Miles, s’installer à Rio. Un rêve qu’ils partageaient tous les deux, avant même de se rencontrer. Sans rien d’autre dans les poches que leur envie de le vivre.

Leur Rio est foisonnant, à leur image. Lumineux, généreux et créatif. Ils ont à cœur de nous le montrer. Sur la plage de Mariana, celle où elle se baigne tous les jours. Les pêcheurs lancent leurs lignes, les enfants se jettent dans les vagues, tandis que les oiseaux tournent autour des restes de la pêche. De l’autre côté de la baie, le Christ veille sur les collines. Un dimanche chez Mariana est doux comme ces scènes si loin de l’agitation de la mégalopole. Doux comme la mélodie a capela de son quartet vocal qui se mêle au bruit du ressac dans la lumière finissante du jour.

 


Le Rio de Mariana, c’est aussi la communion autour de la samba des travailleurs (Samba do trabalhador) . Nous sommes lundi soir. Les musiciens sont attablés autour de leurs instruments et jouent pour tous ceux, qui, à l’origine, ne pouvaient participer aux sambas du week-end parce qu’ils devaient travailler. Tous, jeunes, personnes âgées, entonnent dans les refrains de Moacyr Luz, gourou de la samba. La ferveur nous a attrapés également, et nous dansons au rythme des pandeiros, tandis que Miles joue au foot avec les enfants.

Le Rio de Mariana, c’est la traversée par le dernier bateau de la baie vers Niteroi. Nous sommes assis sur le pont, côté proue, et regardons la lune apparaître au-dessus des nuages.
Miles est en admiration, tout est source de jeux avec Mariana et Daniel. Une chanson. Un château de sable. Le monstre Marios. Mariana reproduit à l’identique les dessins des enfants pour en faire des doudous. Marios est vert et possède sept pouvoirs magiques. Comme celui d’avoir les jambes qui peuvent aller jusqu’à la lune.

Le Rio de Mariana, c’est aussi Beth et son projet To LigadoMariana a été enseignante pendant deux ans. En haut de la colline de Santa Teresa, une vingtaine d’enfants viennent trois après-midis par semaine. Auprès de Beth et des enseignants, ils font leurs devoirs, apprennent l’anglais, pratiquent le sport et jouent des percussions. Tous vivent dans la favela voisine. Leurs histoires sont difficiles, on le remarque à de brusques accès de colère, une tristesse dans le regard de certains qui ne s’efface pas. La situation en ce moment est très tendue, nous explique Beth. Un policier a été tué la veille à quelques centaines de mètres de là par les narcotrafiquants. Dès que la nuit tombe, vers cinq heures et demie, elle les renvoie chez eux. S’ils tardent trop, ils sont en danger.

Nous ne resterons que deux jours avec eux, le temps d’adapter la samba du perroquet et de chanter ‘Don’t worry, be happy’. Comme à Fortaleza, comme à Bahia Formosa, nous retrouvons les mêmes enfants, dotés d’une énergie vitale phénoménale, donnant éperdument leur affection et recherchant tout autant celle des adultes. Miles joue comme un fou au foot avec eux, puis échange ses vignettes de joueurs de foot. Et, comme Cendrillon, nous rentrons dès que la nuit tombe. L’insécurité, l’exaspération face à une police corrompue et des politiques complètement coupées des véritables besoins de la population. Le tout renforcé par l’arrivée de la coupe du monde et le besoin, pour les pouvoirs publics, d’étouffer la colère qui gronde.

La colère, on ne l’entend pas vraiment, depuis le Christ ou le pain de sucre qui offrent des vues fantastiques sur la baie de Rio. Dans la nuit tombante, les favelas sont de petites lumières scintillantes.
C’est tout le paradoxe du Brésil. Sa beauté et puis, derrière, sa réalité, complexe, violente. L’exaspération, justifiée, des Brésiliens, et en même temps leur force positive et leur amour sans faille de leur pays.
Nous quittons à regret Rio, avec le sentiment de n’avoir vu qu’une infime partie de ce pays et d’avoir vécu un voyage à part, au milieu du voyage. Avec la conviction que nous y reviendrons.

Te amo pra sempre

Au fil de la côte, nous nous enfonçons dans notre séjour brésilien. Olinda, la belle, dressée au-dessus de la mer, à quelques kilomètres de Recife dont on aperçoit les tours se hisser au loin, dans la lumière finissante du jour. Les derniers rayons de soleil viennent lécher les façades colorées des maisons, les frontons décrépis des églises. La splendeur est écaillée et se dévoile au fil des galeries d’artistes, ou des associations de carnaval qui font la réputation de la ville dont les rues étroites se chargent une fois par an. Pour nous, elles sont vides et révèlent un charme qui nous rappelle celui de Valparaiso.

Porto de Galinhas, ensuite, station balnéaire courue. La plage ouvre sur une immense baie, il faut s’éloigner un peu pour éviter le harcèlement des plagistes qui veulent vous installer à l’ombre de leurs parasols et pour trouver son carré de sable. Les vagues sont fortes, mais toujours chaudes, Miles passe de longs moments à sauter dedans. Quand la marée descend, de petites embarcations emmènent les touristes jusqu’à des bassins naturels, peu profonds, à quelques centaines de mètres du large. Là, on peut nager parmi les poissons, rabattus à coups de graines. La sensation dans l’eau est assez particulière, Miles préfère regarder depuis le bateau. Le soir, les touristes brésiliens déambulent parmi les boutiques et restaurants. Nous savourons parmi eux notre exotisme. Effet d’avant coupe du monde, sans doute. Il n’y a presqu’aucun touriste européen au Brésil.

Salvador, enfin, où nous posons nos valises dans la pousada haute en couleurs, tenue par Nathalie et Stéphanie qui y vivent depuis sept ans avec leurs enfants. Trois chiens, des perruches, et une bibliothèque que Miles épluche consciencieusement. La mer est à deux pas, balayée par un vent fort et des nuages menaçants qui se déchargent en de violentes averses. Tout le long du front de mer, des dizaines d’ouvriers s’activent pour paver la promenade qui relie la mer au centre-ville. Ils travaillent sûrement de nuit, si on en croit les containers installés un peu plus loin en une sorte de village provisoire.

Notre programme de visites, notamment du centre historique, souffre du temps pluvieux. Mais nous suivons quand même la foule du mardi soir dans les ruelles bordées de maisons coloniales. Nous nous arrêtons devant une batucada 100% féminine dont les rythmes endiablent les corps dansants du public amassé dans la rue. Nous goûtons des accras dans une échoppe. Un avant-goût d’Afrique, présente sur les visages, moins métissés qu’ailleurs. Aussi dans la survivance de croyances ancestrales.

Salvador, ville complexe, à l’image du Brésil, dans l’enchevêtrement de ses identités et de ses contradictions.
Elles nous apparaissent criantes alors que nous montons en voiture avec Betho, un musicien bahianais. Souhaitons-nous enregistrer sur la plage, pour coller à l’image idyllique du pays ou bien le suivre dans la favela où il vit ? Pour montrer le vrai visage de Salvador. Nous optons pour la seconde proposition. En remontant la colline, la pauvreté affleure, persona non grata du pays en effervescence. Maisons délabrées, voitures abandonnées sur le trottoir. Nous tournons sur une terrasse avec vue de rêve sur l’immensité de la favela, puis nous demandons à Betho s’il peut chanter dans la rue. Les visages le suivent depuis les fenêtres avec curiosité. Il salue, car il en connaît la plupart. Betho éclaire son quartier de sa musique. Sans fard. Et dans cette gaieté si brésilienne.

On célèbre l’anniversaire de Fred avec une rasade de cachaça. En nous ramenant à la pousada, Betho ne résiste pas à l’envie de nous montrer le stade de Salvador qui égraine le compte à rebours d’avant-coupe du monde.
Car le Brésil qu’il veut nous montrer est aussi fait de ces clichés incontournables que sont le football ou la samba. De cette fierté immense d’être brésilien et de l’espoir que la société finira par gommer l’insoutenable inégalité.
Dire dans le sourire.
Comme Anibal qui choisit de reprendre deux chansons traditionnelles de la région de Fortaleza dont il est originaire. Où il est question de l’eau qui manque et qui rend la vie si difficile. C’est l’histoire de sa famille, partie de son village du Ceará, pour s’installer à Fortaleza. La réserve des premières minutes s’efface rapidement. Il parle un anglais parfait, s’essaie avec Miles à quelques mots de français, puis reprend la guitare sur la plage balayée par la houle.
Toute la douceur d’un pays résumé dans la beauté de sa chanson.

Te amo pra sempre – je t’aime pour toujours

Fais comme l’oiseau

Fais comme l’oiseau

L’atmosphère étrange de Fortaleza se dissipe, dès notre arrivée du bus de nuit à João Pessoa. La ville est plus petite, plus aérée, aussi, entre la partie ancienne qui s’est développée autour de la rivière, et la partie moderne, en bord de plage. Janice et Pascal nous reçoivent dans leur quartier proche de l’université où Janice est doctorante. Nous ne les connaissons pas vraiment, ce sont les amis d’une amie de Peggy, croisés à de rares occasions. Dès qu’elle avait su par notre amie commune, Elodie, que nous passerions par le Brésil, Janice nous avait pourtant aussitôt proposé de passer les voir. A João Pessoa où ils habitent, mais aussi à Baia Formosa, le village de bord de mer dont Janice est originaire. Malheureusement, Janice ne pourra pas nous accompagner sur le week-end, en raison des cours qu’elle donne le samedi. Mais nous profiterons d’un premier mai chômé pour flâner sur la plage. L’ambiance est familiale, on boit de l’eau de coco ou des Caipirenhas. L’eau est douce. Et Miles court avec Naiara sur le sable, la nièce de Janice qui habite chez elle pour l’année scolaire. Janice et Pascal répondent à nos interrogations sur le Brésil, ils ont ce regard croisé sur le Brésil et la France qui nous éclaire beaucoup. A leurs côtés, nous percevons la douceur de vivre brésilienne, celle pour laquelle ils ont quitté la France il y a un peu plus d’un an. Mais aussi les contradictions d’un pays en pleine explosion et qui peine à gérer son accès soudain au rang des premières puissances économiques mondiales.

La douceur est encore plus éclatante à Baia Formosa, à une heure et demie de route de là. Des rues pavées, bordées d’arbres et de maisons carrelées ou aux murs colorés, qui ouvrent sur le port et ses embarcations de pêcheurs. La baie est immense, les flots sont d’un bleu éclatant. Lorsqu’ils se retirent à marée basse, ils laissent derrière eux des petits bassins dans lesquels les habitants viennent siroter des bières glacées. Le long des rues qui mènent à la maison du pied de la dune, tous interpellent Pascal, à notre passage : « Pachcaou, Pachcaou ! » Ils demandent pourquoi Janice n’est pas avec nous. Parmi eux, des voisins, des neveux, des cousins. Janice est la dernière de dix enfants, la famille est une large notion dans laquelle Pascal le Français se fond sans la moindre difficulté. Nous nous faisons inviter par la sœur de Janice, Kezia, qui nous prépare un thon que nous sommes allés acheter le matin même au port. C’est copieux, délicieux et Kezia nous abreuve de sourires qui valent tous les mots que nous ne comprenons pas.

Il y a aussi les enfants, ceux de la rue, ceux du quartier, ceux de passage pour le week-end, qui pointent timidement leur nez sous la véranda de la maison. Le temps est mitigé, ils ne vont pas à la plage cet après-midi. Et puis, ils savent que Pascal est là et qu’ils vont pouvoir jouer. Janice et Pascal ont en effet monté une petite association, une ludothèque, où ils reçoivent les enfants du village qui découvrent les jeux qu’ils n’ont pas à la maison. Elle ouvre lorsqu’ils viennent passer un week-end, ainsi que le mardi après-midi, grâce à une bénévole du village qui vient jouer avec les enfants. Le jeu qui consolide des notions souvent fragiles, comme la lecture, le comportement, la concentration. Nous prenons le temps d’accompagner les enfants dans les jeux de Mikado, de cartes, de puzzle. L’attention qu’on leur porte les motive et ils s’ouvrent sans difficultés. Nous faisons quelques jeux musicaux, nous les faisons chanter. Les garçons prétextent des affaires urgentes pour déguerpir, tandis que les filles réclament de chanter et danser. Tous vont et viennent, parfois accompagnés de leurs petits frères et sœurs dont ils ont la charge, et il faut demander de partir aux derniers qui jouent avec Miles avec un volant de Saï, ramené du Cambodge. La nuit est tombée depuis une bonne heure, les poules du voisin sont allées se coucher sagement sur les planches d’un poulailler improvisé parmi les branches d’un arbre. Depuis la rue, résonnent les chansons des églises évangélistes qui brassent les croyants du village sur des hallelujahs rythmés. Le reste des habitants s’installe sur des chaises de jardin devant leur maison, à même la rue. Et c’est ainsi qu’on observe le mieux la nuit s’installer.

Le matin, levés tôt, nous continuons d’explorer la côte, magnifique et vierge, aux côtés de Pascal. Nous sommes dimanche, les habitants investissent les coins d’ombre et les plans d’eau de l’immense ferme de cocotiers que nous traversons pour aller à la plage. Une cabane abandonnée au milieu de la plage nous offre le refuge face à une lourde pluie d’orage, tandis que Pascal et Miles cherchent les tortues. Ils n’ en trouveront que quelques œufs non éclos qui n’auront pas trouvé le chemin de la mer.
Le lendemain, après avoir gravi la dune qui surplombe Baia Formosa, nous apercevons plusieurs bancs de dauphins à quelques dizaines de mètres de la plage. Un peu plus loin, une dizaine de gamins affrontent les vagues sur leurs planches de surf. Corps déjà sculptés par la mer qui ressortent triomphants des vagues. Des buggys roulent à vive allure sur la plage, ce sont les seules traces de tourisme d’un village qui vit de sa pêche et de la canne à sucre qui pousse en quantité le long de la route qui le relie à l’autoroute.

Nous mesurons notre chance de goûter à un Brésil encore authentique, aux côtés de Pascal qui a adopté le pays autant que celui-ci semble l’avoir adopté. De retour à João Pessoa, nous disons au revoir à Janice qui part à un colloque à Recife. Le temps d’une journée où Pascal nous montre aussi le charme discret de la ville. Un coucher de soleil depuis la vieille ville et ses bâtiments aux couleurs pastel fanées. Au Brésil, le soleil ne tombe pas sur la mer. A João Pessoa, il disparaît par exemple sur la rivière aux flots lourds remontés par des barques à moteur. Derrière, la forêt, d’un vert intense, touffue, écrasante. Devant, les rumeurs populaires du quartier de pêcheurs. Nous nous sentons au cœur d’un pays envoûtant et savourons la perspective de poursuivre notre descente progressive sur Rio, à travers les paysages du Nordeste.

With my own two hands

With my own two hands

L’arrivée à Fortaleza est déroutante, à l’image de la ville. Nous avons loué un appartement vendu comme proche de la mer sur un site internet. En réalité, nous sommes loin de tout, de la plage, comme du centre-ville. Il est vingt-trois heures, pas un restaurant d’ouvert, pas un commerce dans le quartier. Les voisins ont pitié de nous et nous donnent quelques pâtes, avec les recommandations d’usage pour notre séjour : rien d’ostentatoire dans les rues, rentrer en taxi à la nuit tombée. S’il n’y avait pas la perspective d’intervenir dans une association partenaire de Partage, l’association française grâce à laquelle nous avions pu vivre des expériences extraordinaires en Inde, et au Cambodge, nous aurions probablement repris la route dès le lendemain.
Au lieu de cela, nous explorons une ville étrange, dont le seul intérêt réside dans ses longues plages de sable fin. Les hauts immeubles s’agglutinent en front de mer, quelques résidences entourées de fils barbelés s’intercalent entre eux. Le week-end, les habitants de la ville arpentent la promenade de Beira Mar ou s’installent sous les paillotes chics de Praia de Futuro pour siroter une noix de coco. Là aussi, les surfeurs s’enfoncent dans les vagues et ressortent debout, quelques secondes plus tard, au-dessus d’un rouleau. A la tombée de la nuit, la plage se vide. On suit le mouvement. On s’interroge sur la réalité de l’insécurité qu’on nous décrit et qui range la ville au rang de deuxième ville la plus dangereuse au monde (le classement considère le nombre d’homicides pour cent mille habitants). Mais nous n’en doutons pas suffisamment pour ne pas suivre sagement les recommandations de sécurité. Nous rentrons dans un taxi verrouillé, aux vitres teintées, nous tentons de nous faire comprendre tant bien que mal du chauffeur. L’espagnol et l’anglais ne nous sont d’aucun secours et nous peinons à comprendre quoi que ce soit.

L’envers du décor, derrière les immeubles flambant neufs du front de mer, ce sont certains quartiers de périphérie. A quelques kilomètres à peine du stade Arena Castelao, fraîchement rénové pour accueillir les matchs du mondial. Dans ce quartier, pas de bulldozers qui s’activent pour finir à temps les dernières routes d’accès, mais des masures basses, des rues boueuses, un terrain de sport mal entretenu. Le GACC intervient dans plusieurs quartiers de la ville depuis trente ans. Trente ans d’exode rural vers la seule grande ville de la région, et la naissance d’une pauvreté urbaine laissée à l’abandon.
Nous n’en verrons pas beaucoup plus que le trajet à pied entre les locaux du centre et le terrain de foot. Cent mètres que nos encadrants hésitent presque à nous faire parcourir. Trop dangereux, disent-ils. Nous les faisons quand même, avec Cristiano, le prof de sport qui est une vraie figure du quartier. Il connait chacun des visages qui nous épient depuis l’intérieur des maisons. Il les salue et parle avec chacun d’entre eux. Avec lui, nous sentons que rien de mal ne peut arriver.

A l’intérieur, les enfants nous attendent avec une joie de vivre incroyable qui peut pourtant basculer en un instant vers une lueur triste du regard, un moment de repli qu’il faut laisser passer. Car la tristesse s’efface aussi vite qu’un sourire. Les enfants sont ici parce qu’ils ont des problèmes à la maison, à l’école qu’ils fréquentent le reste de la journée. Au Brésil, les enfants vont à l’école par demie journée, le matin ou le soir. Le centre les accueille le reste du temps pour remédier à leurs lacunes. Pour leur offrir une écoute, un cadre. Récemment, les ados ont appris à jouer des percussions grâce à un intervenant qui est venu trois mois. Ils nous accueillent en rythme et se joignent à notre atelier.

Nous n’avons que trois jours, au milieu desquels il faut caler un inévitable match France-Brésil entre Miles est les enfants. Difficile de garder l’attention pour le tournage de la chanson, il faut aller vite, car le jeu, quelques bagarres, ont toujours raison de la concentration. Yanna, notre traductrice, nous aide à les canaliser. Derrière, l’éducatrice, Joven, met toute son énergie à danser et chanter. De même, Livia et Elenilda du GACC qui nous accompagnent tous les matins en voiture jusqu’au centre.

 
Tous débordent d’attentions à notre égard. Les enfants qui viennent nous glisser des petites déclarations dans la main, nous serrer furtivement dans leurs bras, juste avant le départ. Yanna, notre traductrice, qui a vécu trois ans en France et veut absolument nous recevoir chez elle, car elle sait ce que c’est de ne connaître personne dans une ville étrangère. Elle a préparé une feijoada, le plat national, accompagné de haricots noirs et nous nous régalons. De même que le lendemain autour du déjeuner préparé par l’équipe du GACC . Nous balbutions nos premiers mots de portugais, avec l’aide des traductions de Monique et vivons nos dernières heures à Fortaleza dans une ville transfigurée par la générosité de ceux qui y habitent.
Et essayent de s’en sortir.

With my own two hands.

Raindrops keep fallin’ on my head

Raindrops keep fallin’ on my head

Iguazu s’était glissé comme une escale programmée sur la route du Brésil. Rien d’obligatoire, mais la curiosité d’aller vérifier par nous-mêmes les superlatifs que d’autres lui associaient sans cesse.
Et même si nos deux jours sur place ont été entrecoupés d’averses chargeant le ciel de lourds nuages, même si on piétine parfois au milieu de groupes de touristes argentins ou brésiliens qui mitraillent en tous sens, alimentant ainsi, sans le savoir, la collection de selfies de Fred – mise en abyme de la frénésie numérique, nous ne trouvons rien d’autre à dire que ce que nous n’ayons précédemment entendu. Fabuleuses, majestueuses, merveilleuses, somptueuses, époustouflantes, éblouissantes, magiques.

Vues du côté brésilien, on en découvre l’étendue ; du côté argentin, la puissance. Deux jours entiers viennent à peine à bout du spectacle auquel nous assistons sous tous les angles, d’en face, d’en bas, d’en haut. Et puis d’en-dessous. Le temps d’une course en grand zodiac, nous sautons au gré des rapides, et passons, comme Tintin et Haddock, le temps de quelques instants de l’autre côté de la cascade. Au prix de quelques gouttes de pluie sur nos têtes.

Nous quittons l’Argentine avec le sentiment étrange d’avoir trop peu vu du pays, même après y avoir passé près de trois semaines. Freinés par les distances immenses qui ne nous ont permis de mesurer qu’une infime part de la diversité du pays. Touchés, dans tous les cas, par la gentillesse des Argentins et leur accueil qui nous incitera, sans hésiter, à revenir.
Mais, l’attention du monde porte désormais sur le Brésil, le mondial de football est sur toutes les lèvres latines. Et nous ne pouvons refuser à Miles dont la passion footballistique grandit au fur et à mesure des autocollants Panini qu’il colle dans son album de vivre la fièvre d’avant-fête.

Girls just want to have fun

Girls just want to have fun

Coup de barre. Notre arrivée en Argentine coïncide avec quelques jours de flottement. De la fatigue après la Bolivie et ses hautes altitudes. Pas envie de courir les musées, mais plutôt de prendre un livre ou, pour certains, de regarder un match de la Ligue des Champions. Nous subissons, sans vraiment trouver d’alternative, les paysages urbains argentins et les kilomètres, dans les fauteuils moelleux des bus de nuit, pour rallier la capitale. Salta. Cordoba. Des immeubles, des voitures, du bruit. Ça et là, des églises, des cathédrales. Une mission, à Alta Gracia. Des cafés où on sert un petit noir accompagné de demies-lunes, le nom si poétique des croissants.

Des villes au goût d’Europe, telles que nous n’en avions plus vu depuis des mois. A Salta, on défile contre la hausse des prix. Nous nous joignons aux cortèges colorés pour comprendre les revendications. A Cordoba, nous arrivons dans une ville morte. Le pays est paralysé par une grève générale. A Buenos Aires, notre appartement est situé dans la principale artère commerçante. Pas un pas sans se faire interpeler par des silhouettes un peu louches sur le refrain « Cambio, cambio, cambio. Money exchange » . Le marché noir monétaire fleurit. Un dollar s’échange dans la rue à plus de dix pesos ; les banques en offrent huit, au mieux. C’est interdit, mais, nous les premiers, ne résistons au taux de change favorable et participons ainsi à cette double économie, sans vraiment en comprendre les implications.

Buenos Aires nous rappelle étrangement Paris. Artères haussmanniennes, façades XIXème, constructions modernes le long du canal, trouées de verdure et terrasses de café. Un Montmartre miniature, à La Boca, où les touristes posent avec des danseurs de tango, devant des toiles sans inspiration et à l’ombre des maisons bariolées de bois. Au détour des rues, on découvre même des devantures tout en français. Un vent glacial nous accueille en début de semaine. Ici, c’est l’automne. Les feuilles des arbres roussissent. Les manteaux sont de sortie et les gens se pressent dans le métro. Nous dépareillons avec nos sandales et nos pulls légers. Un goût de retour anticipé ? Nous ne nous sentons pas encore prêts, pas maintenant. Dans trois mois peut-être, nous avons encore deux autres pays à traverser.

Et puis s’arrêter à des comparaisons trop faciles ne nous avance pas non plus. Heureusement, tandis que le soleil revient, nos rencontres musicales de la semaine sont là pour nous rappeler que Buenos Aires n’est pas Paris, que l’Argentine n’est pas l’Europe et que nous sommes encore bien au cœur de notre voyage.
Il y a d’abord Rayos Laser, leur pop mélancolique et le regard rêveur de Tomas, dans un décor de café à la fois vintage et futuriste. Le chanteur reprend la chanson de Cindy Lauper « Girls just want to have fun ». C’est décalé et pourtant, ça sonne juste.

Puis l’appartement de Maria, la chanteuse du groupe Rosal. Des travaux dans la rue gâchent la première prise de son. Qu’à cela ne tienne, nous migrons dans la cuisine, au milieu de la vaisselle, des coups de marteau du voisin et du chat qui ouvre la porte de la cour.

Jimena Lopez Chaplin et ses musiciens, dans un studio de Florida. Elle s’attaque, avec culot, à un monument de David Bowie, Starman, traduit en espagnol.

Et nos journées se terminent à l’école Musineira, auberge espagnole musicale. Les enfants croisent les adultes qui sortent d’un cours de piano ou de chant. Ils prennent le goûter et se mettent dans la bonne humeur au clavier, au micro ou à la batterie et égrainent les accords de Let it Be. On se sent bien dans l’ambiance familiale distillée par les deux maîtresses du lieu, Daniela et Inès. La musique y est un jeu, et les enfants se prêtent à celui de la chanson. Une histoire d’amour impossible entre un tatou argentin et une colombe nomade. Le tango chante la passion triste, mais nos séances sont animées du sourire des enfants.

 

 

La douceur encore, celle qui se dégage de cet après-midi avec « Rosa de los ventos », le quatuor de Daniela et Ines. Quatre femmes qui trouvent le plaisir de jouer et de chanter sur les magnifiques textes d’Ines.

Daniela qui nous ouvre les portes de sa maison pour nous faire vivre un vrai asado argentin. Diego, son mari écrivain, est aux fourneaux, avec Ivan, l’aîné des deux fils. Popi, le second, joue aux Lego avec Miles. La soirée est douce, la viande délicieuse.

 

asado kalimba
Daniela, encore, qui offre à Miles une petite kalimba gravée à son nom, en souvenir de son passage à l’école. Qui nous ouvre aussi les portes de Rio en nous mettant en contact avec une de ses amies chanteuses.

Girls just want to have fun.